Depuis la nuit des temps, de nombreuses cultures à travers le globe ont pratiqué, et continuent de pratiquer, des rituels de purification par l’eau à certains moments de la vie quotidienne.

Au Japon, la religion shintô connaissait les lavages rituels pour éliminer la souillure après contact avec un défunt et les hommes pratiquaient des ablutions rituelles depuis le VIIIème siècle au moins dans le cadre du bouddhisme.

Les mythes anciens racontent que la Déesse du soleil, Amaterasu – ancêtre directe du premier empereur et donc de toute la lignée impériale – est née des ablutions de l’œil d’Izanagi, le Dieu créateur mâle du Japon revenu des enfers. Ce qui apporte un éclairage supplémentaire sur l’importance culturelle des vertus du bain dans ce pays.

Histoire du bain public au Japon

Les pratiques religieuses donnèrent naissance à des bains de vapeur construits dans les enceintes des temples, qui au fil des siècles s’ouvrirent au petit peuple, d’abord par prosélytisme et aussi pour les vertus médicinales qu’on attribuait aux eaux des bains, et enfin pour l’hygiène corporelle.

Ce n’est qu’à l’époque Edo (1603-1868) que les établissements de bains publics commencèrent à fleurirent pour permettre une utilisation quotidienne à toute la population, et connurent leur apogée à la fin des années 60 (pour en compter plus de 18000). Depuis, ils connaissent un déclin constant et leur nombre ne cesse de s’amenuir (moins de 3700 aujourd’hui dans tout le pays).

Le terme sentō 銭湯, qui désigne les bains publics payants, est composé du caractère sen (unité monétaire de l’époque), et du caractère yu (eau chaude), pour signifier le tarif d’entrée de l’époque fixé à 1 sen.

Les us et coutumes des japonais s’adonnant aux plaisirs des bains d’eau chaude ont évolué (par exemple il existait des bains mixtes jusqu’en 1890), et certaines différences perdurent en fonction des régions, mais on peut dire qu’aujourd’hui la culture du bain est encore très répandue au Japon, que ce soit dans la sphère privée, où toutes les maisons modernes disposent en général d’un ofuro (bain à la japonaise), ou dans la sphère communautaire, pour les nombreux usagés des bains de quartier.

Précisons que les sentō sont des établissements publics qui peuvent bénéficier de subventions publiques et dont le prix d’entrée est fixé par une ordonnance préfectorale (430 円 pour un adulte à Kyoto en 2023). Et en général, les tatoués y sont les bienvenus. Au contraire, les onsen (qui utilisent des sources d’eau thermale contrôlée pour le bain, l’équivalent de nos spas) et les  » supers sentō  » (des sentō plus modernes et souvent plus grands, avec des services de restauration, des parkings, etc.) sont des établissements privés qui pratiquent les prix et imposent les règles qu’ils veulent. Les tatoués y sont en général exclus.

Oser prendre un bain au sentō

 

La première fois que nous sommes allés au Japon, nous y sommes restés cinq mois, et pas une seule fois durant nos quatre premiers mois à Kyoto nous avons mis les pieds au sentô. L’idée de nous baigner nu au milieu d’une foule d’inconnus nous gênait. Ce n’est que le dernier mois, lors de nos vacances au Hokkaido, que nous avons enfin osé, en commençant par des sources d’eau chaude à ciel ouvert et en pleine nature (rotenburo ci-dessous). L’expérience fut si agréable que nous tentâmes ensuite le sentô.

rotemburo à Hokkaido

Si vous avez quelques appréhensions, sachez que de notre expérience, et de celles de nombreux voyageurs, elles se dissiperont très vite quand on ose franchir le pas, car une fois débarrassés de nos vêtements, dans la salle de bains, tout le monde est occupé à se laver ou à se détendre dans l’eau chaude, et personne ne fait attention à la nudité des autres. Il n’y a pas de voyeurisme mais de la bienveillance et de la pudeur, malgré la nudité des baigneurs. On se sent en sécurité, et très vite, notre tenue d’Ève (ou d’Adam) est assumée, naturelle.

Sentô, mode d’emploi

En se promenant dans Kyoto, ou toute autre ville japonaise, on reconnait les bains publics à leur noren coloré marqué du caractère ゆ, yu (voir photo en en-tête de ce billet). 
Même sans être préparer, c’est-à-dire, sans avoir ni serviette ni savon, il est possible d’y pénétrer en achetant (ou louant, pour la serviette) à la réception, en sus du prix d’entrée, ce dont on a besoin.

Il faudra se déchausser et déposer nos chaussures dans un casier, puis parfois se munir d’un grand panier à linge en plastique avant de pénétrer dans les vestiaires (mais d’autres fois, le panier est à disposition dans les vestiaires ou il n’y en a pas).

Deux autres noren marquent l’entrée de ces derniers : les vestiaires femmes 女 et les vestiaires hommes 男 (en général rouge et bleu, mais pas toujours, alors fais bien attention à ces deux caractères !).

Les enfants propres (c’est-à-dire qui ne portent plus de couches) sont en général acceptés dans les bains, et à partir de 7 ans, les filles doivent se baigner avec les femmes et les garçons avec les hommes.

Une fois dans les vestiaires, on se déshabillera intégralement, et on placera ses vêtements dans le panier à linge qu’on placera ensuite sur une étagère ou un casier (ou directement dans un casier).

On pensera à prendre notre serviette et son savon avant de se diriger dans la salle des bains.

Choses à faire et choses à proscrire

 

On commencera par choisir un poste de douche libre. Un petit tabouret en plastique nous permet de nous assoir, face au miroir, pendant qu’on se savonne soigneusement de haut en bas. La bassine sert à nous rincer, mais aussi à se rafraichir quand on a besoin de sortir du bain. Si on a les cheveux longs, on pensera à les attacher afin qu’ils ne trempent pas dans l’eau du bain.

Les choses à ne pas faire :
– courir, nager, éclabousser, mettre la tête sous l’eau
– tremper sa serviette dans le bain
– s’assoir sur le rebord du bain
– utiliser son téléphone

La plupart des sentô disposent de plusieurs bains, avec en général un bain chaud (42*C), un bain moins chaud ou froid, un bain médicinal (on le reconnaitra à sa couleur due aux herbes ajoutées), et parfois un bain électrique (produisant des petites décharges). Souvent on y trouve également un sauna. Certains sentô ont en plus un ou plusieurs bains extérieurs.

On peut rester dans le bain autant qu’on veut mais il est recommandé de sortir régulièrement dès qu’on a trop chaud et d’éviter le bain chaud en cas de contre-indications médicales (à chacun de prendre ses responsabilités).

Quand on est prêt à sortir, on n’oublie pas de bien se sécher avant de retourner au vestiaire. C’est une règle très importante qui permet de garder le sol propre et sec (et aussi éviter les accidents).

Voilà, notre premier bain s’est bien passé. On se sent super relaxé et heureux. On a qu’une envie : y retourner !

Le cœur social du quartier

Malgré la fermeture progressive des établissements de bains publics chaque année sur tout le territoire japonais, de nombreux adeptes fréquentent encore régulièrement leur sentō de quartier. Ce sont des fidèles qui choisissent le bain comme une habitude quotidienne, après une journée de travail par exemple, ou hebdomadaire. En général, ce n’est plus l’absence de salle de bain qui poussent les habitués à se rendre dans un sentō mais plutôt le besoin d’une activité sociale faisant partie intégrante de leur rituel bien-être.

En effet, en plus des effets relaxants évidents que procurent un bon bain chaud, les habitués des sentō aiment se retrouver pour échanger quelques mots voire se tenir au courant de la vie de chacun, demander des conseils ou rire un peu, comme le font de bons amis. Le sentō est donc un endroit important pour la vie de quartier, là où se tissent des relations cordiales basées sur une égalité des individus, autrement improbable dans une société extrêmement hiérarchisée.

Au sentō, une fois nus, il ne reste que notre humanité, dépourvue de tout signe extérieur de richesse ou de classe sociale, ce qui favorise des relations plus honnêtes voire vulnérables entre individus. Ce dont tout le monde a besoin…

Adresses de bains testés à Kyoto :

Les bains de Funaoka et le super sentô Tenzan no yu (pas pour les tatoués) (les deux sur la carte Google Slow Kyoto, partagée avec les abonnés à notre newsletter).

Pour plus d’infos et de photos, vous pouvez lire le livre de Stéphanie Crohin-Kishigami  » Sento, l’art des bains japonais «  aux éditions Sully, où vous aurez l’occasion de voir l’intérieur des bains car il faut évidemment une autorisation spéciales pour les photographier.

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