La beauté des choses humbles
Dans son célèbre livre écrit en 1994 “ Wabi-sabi à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes ”, Leonard Koren écrit:
Wabi-sabi est la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes.
C’est la beauté des choses modestes et humbles.
C’est la beauté des choses atypiques.
Aussi, cette expression n’est pas simple à définir clairement. La plupart des japonais à qui l’on poserait la question s’excuseront de ne pouvoir expliquer cette notion, qui fait pourtant partie intégrante de leur vie quotidienne, « bien que tous comprennent le sentiment associé au wabi-sabi. »
De fait, Beth Kempton, dans « Wabi Sabi, Japanese wisdom for a perfectly imperfect life » (Wabi Sabi, le bonheur est dans l’imperfection pour l’édition française, éd. Marabout), apporte un nouvel éclairage à ce terme, trop souvent utilisé à tort comme un adjectif.
Elle nous dit que le wabi-sabi est un sentiment et qu’il n’est donc pas tangible.
Le wabi-sabi va au-delà de la beauté d’un objet ou de l’environnement pour se référer à (notre) façon de réagir face à cette beauté profonde […] Il diffère d’une personne à l’autre parce que nous avons tous des expériences différentes du monde. (Traduction libre de l’anglais au français).
D’après elle, nous ressentons le wabi-sabi lorsque nous sommes en contact avec l’essence de la beauté authentique, celle qui est humble et imparfaite.
C’est de cette même beauté dont nous parle Leonard Koren : la beauté de l’esthétique wabi-sabi, celle qui caractérise à nos yeux la beauté japonaise traditionnelle. C’est un idéal de beauté qui découle du zen et de la cérémonie du thé, et qui se caractérisée par sa simplicité naturelle.
Du point de vue étymologique, les mots japonais wabi et sabi ont des sens très différents. « Sabi signifiait à l’origine « froid », « maigre » ou « flétri », tandis que wabi désignait la misère de celui qui vit seul dans la nature, loin de la société, et suggérait un état émotionnel de découragement, d’abattement, de déprime. » Au cours du temps, ces deux termes prirent des connotations plus positives (l’ascétisme permettant l’accès au spirituel ; la solitude permettant l’observation de la beauté naturelle) jusqu’à s’entrecroiser et finalement devenir indissociables. On peut cependant utiliser un terme ou l’autre, comme par exemple lorsque le céramiste Shigeru Hirayama nous parle de sa démarche artistique, il s’intéresse essentiellement au wabi, qui selon Leonard Koren, « fait référence à un chemin spirituel, une construction philosophique ou encore des événements spaciaux. »
Un mode de vie
En Occident, le wabi-sabi fait surtout référence à une esthétique, mais « dans son acceptation la plus large, c’est un mode de vie. » Leonard Koren le qualifie même « de système esthétique « complet ». […] Il offre une approche intégrée de la nature ultime de l’existence (métaphysique), une connaissance sacrée (spiritualité), un bien-être émotionnel (état d’esprit), un comportement (moralité), ainsi qu’une perception visuelle et tactile des choses (matérialité). »
Reprenons ici les composantes de ce système esthétique telles que Leonard Koren les décrit dans son livre :
L’univers du wabi-sabi
1. Fondements métaphysiques
« Soit les choses se détériorent jusqu’au non-être, soit elles se développent à partir du non-être.
Le wabi-sabi dans sa forme la plus pure, la plus idéale, s’intéresse précisément à ces traces fragiles. Ces faibles preuves. Aux frontières du non-être. »
On peut penser ici au concept japonais du « wa », élément important en ikebana ou en calligraphie par exemple.
2. Valeurs spirituelles
– La vérité découle de l’observation de la nature : toutes choses sont impermanentes, toutes choses sont imparfaites, toutes choses sont incomplètes
– La grandeur réside dans les détails discrets et négligés
Il faut donc lever le pied, être patient et regarder attentivement pour expérimenter le wabi-sabi. Vivre slow en quelque sorte !
– La beauté peut être obtenue à partir de la laideur.
La beauté est un évènement dynamique qui se produit entre vous et quelque chose. Elle est ainsi un état modifié de conscience, un extraordinaire moment de poésie et de grâce.
Et je peux témoigner de l’occurrence de tels moments magiques au cours de mes errances dans les ruelles de Kyoto !
Bien entendu, on retrouve l’expression de ces valeurs spirituelles dans des rituels saisonniers comme celui du hanami par exemple où un groupe de personnes décident de créer un évènement – dans le temps et dans l’espace – avec l’intention de célébrer la floraison éphémère d’une fleur (et par extension, célébrer le cycle de toute vie).
3. État d’esprit
– Acceptation de l’inévitable
Dans un pays comme le Japon, où les catastrophes naturelles (typhons, tremblement de terre, tsunami, etc.) rappellent régulièrement aux êtres humains leur impuissance, on comprend que les Hommes en soient venus à l’acceptation comme la meilleure posture à adopter.
– Perception de l’ordre cosmique
« Le wabi-sabi évoque les domaines les plus subtils, ainsi que toute la mécanique et la dynamique de l’existence, bien au-delà de ce que nos sens peuvent ordinairement percevoir. Tout ce qui relève du wabi-sabi dénote ces forces primordiales […]. Les matériaux entrant dans la composition des objets wabi-sabi inspirent de tels sentiments transcendants. La manière dont le papier de riz laisse passer une lumière diffuse. Les modifications de couleur et de texture du métal quand il se ternit et rouille. Tous ces phénomènes sont des manifestations des forces physiques et des structures profondes qui sous-tendent notre quotidien. »
L’artisanat du papier washi ou de la poterie raku sont des illustrations exemplaires de ce concept.
Une autre illustration de cet état d’esprit wabi-sabi pourrait être cette remarque de Beth Kempton qui dit que
Nous avons tendance à voir le vieillissement comme quelque chose à éviter, voire à craindre. Mais le wabi-sabi nous invite à l’accueillir- car nous nous épanouissons et mûrissons avec le temps ; notre personnalité se développe et notre sagesse grandit avec l’âge ; nous avons bien plus à offrir au monde à chaque nouvelle expérience traversée.
4. Préceptes moraux
- Se défaire du superflu
Penser à la vie monastique…ou à Marie Kondo ?
- Se concentrer sur l’intrinsèque et ignorer toute hiérarchie entre les matériaux.
C’est dans la salle de thé que les valeurs du wabi-sabi sont le plus clairement exprimées. Un objet n’obtient la qualité de wabi-sabi que pour le moment où il est accepté comme tel. Au dehors de la salle de thé les choses retournent à leur réalité ordinaire et leur existence wabi-sabi s’évanouit.
5. Qualités matérielles
La suggestion de processus naturels, irrégulier, intime, sans prétention, terreux, sombre, simple.
Le bol à thé noir de Chōjiro est probablement une des plus parfaites illustrations de cette matérialité wabi-sabi.
La ville de Kyoto toute entière vibre cet état d’esprit wabi-sabi. Dans les choses matérielles ou immatérielles, ce penchant très japonais pour cette beauté humble est particulièrement très ancré chez les Kyotoïtes, même si c’est parfois seulement en filigrane, et influence jusqu’au relations humaines.
Au-delà des vestiges historiques qui prirent racine dans cette esthétique (machiyas, temples zen et jardins, bols à thé raku, etc. ) vous remarquerez aujourd’hui la présence du wabi-sabi dans la décoration intérieure des cafés, dans les couleurs des vêtements du quotidien, dans les détails choisis pour les emballages de vos souvenirs, dans le choix des céramiques par les restaurateurs, dans la célébration des rituels, dans la façon de communiquer, etc.
Mais il vous faudra faire preuve de suffisamment de lenteur pour pouvoir déceler ces éléments, qui sont parfois noyés dans le fleuve ravageur de « l’autre Japon », celui du luxe tapageur, de la consommation à outrance et de l’occidentalisation, et dont les eaux érodent chaque année un peu plus les valeurs traditionnelles. Kyoto semble cependant résister admirablement et perpétue cet héritage centenaire pour le plus grand plaisir de celles et ceux qui savent l’apprécier.
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Bravo pour ce condensé qui invite à approfondir cet état d’esprit. Merci
Merci pour votre retour Agnès, avec plaisir !
Merci beaucoup. Pas du tout facile pour moi de comprendre d’un coup tout ce que les deux mots « wabi-sabi » signifient. Certes, il faudra y revenir pour approfondir.
Merci encore.
Merci Montse. Non ce n’est pas un concept facile à saisir. Peut-être parce que nous, Occidentaux, cherchons à tout intellectualiser alors qu’au Japon, le comprendre passe peu-être plus par le ressentir ? Nous avons donc besoin d’expérience…